2006 : le Millésime de la Précision
Vécu et raconté par Stéphane Derenoncourt
Après un hiver tranquille accompagné d’une bonne pluviométrie entre début janvier et fin mars, équivalent à environ 250 mm, la sève monte proportionnellement au départ des joyeux dégustateurs venus découvrir le futur mythique millésime 2005. Les bourgeons éclatent de manière homogène et laissent apparaître de jolies petites mannes présageant d’un millésime quantitatif.
Avril
Les sols frais et la chaleur constante laissent la vigne pousser à loisir, comme une folle, puis un petit rafraîchissement freine la pousse et laisse un peu de répit pour avancer dans les ébourgeonnages qui s’avèrent passionnant tant on trouve de rejets pour restructurer les ceps tortueux sans l’angoisse de la perte de récolte. Avril est sec, avec seulement 30 mn d’eau, vite évaporée par une chaleur constante
Mai
Les ébourgeonnages se terminent et s’enchaînent les travaux de levages, mais les sols sont secs, durs, et la chaleur demeure installée. L’acier des charrues s’use à grande vitesse et les sols travaillés laissent des mottes comme des pierres. Le ciel nous offre environ 50 mm d’eau sous forme d’orage. Elle ne pénètre pas beaucoup dans les sols mais, par glissade, nourrit davantage les fossés.
Juin
Les premiers jours de juin sont lumineux et la vigne nous gâte de ses plus beaux arômes en réalisant une belle floraison groupée. Comme prévu, il y aura du fruit et tant mieux, car on ne sait avec cette sécheresse si les grappes grossiront normalement. Avec à peine 28 mm d’eau en juin, les prévisions vont bon train à Bordeaux : ‘’On va refaire 2005’’comme ‘’pas d’effeuillage cette année, on revit le 2003’’.C est vrai qu’il fait chaud et sec ! On est plutôt en avance et en fin de mois certaine parcelle présentent déjà des feuilles épaisses et des bois ligneux. Les sols sont donc toujours aussi secs et si le millésime n’est pas précoce, l’usure des semelles de mes sandales n’a jamais été si prononcée à cette époque.
Juillet
Nous privilégions les échardages aux effeuillages mais la ventilation est importante car on décèle parfois quelques petites attaques de botrytis, touchant souvent la rafle, mais aussi parfois en foyer, quant les raisins sont mêlés. Les premières interventions pour couper le raisin commencent. Pas de consigne de nombre de grappes par pied, mais un seul mot d’ordre : La prophylaxie. Ventilez !
La vigne souffre maintenant de sécheresse sans une goutte d’eau entre le 6 et le 28, puis les orages éclatent enfin en fin de mois. L’arrêt de végétation est net autour du 25 et les pluies favorisent une véraison très groupée dans les Merlots
Août
Ce mois d’août restera dans les annales comme un mois froid, peu lumineux. L’action photosynthétique du feuillage est faible et le soleil ne brûle pas les acides. L’humeur générale se couvre aussi un peu. Il faudra mener cette récolte au bout et sans la chaleur il faudra du temps. De même, on sait de tradition paysanne que le mois d’août fait le mout. On sait aussi qu’on entre dans l’automne dès septembre et on se rappelle des impacts de botrytis constatés précocement. On décide alors le retour dans les vignes afin de dégager les grappes de leur feuille et faire tomber du raisin, à hauteur d’un tiers environ. Bordeaux est une région idéale pour les champignons. N’y trouvent-on pas les meilleurs cèpes du monde ?
Septembre
Dernière ligne droite avec une première semaine caniculaire. On regrette presque l’effeuillage devant le constat de quelques échaudages. Pourtant, le répit est de courte durée car de nouveau le ciel se charge et devient menaçant. Les degrés sont déjà élevés mais la maturité des tanins n’est pas là, il faudra attendre.
Les choses se précipitent à partir du 11. La pluie nous prépare un festival, avec environ 150 mn en dix jours. Les grappes ont changé d’aspect, avec des raisins gonflés. Des zones d’alerte au botrytis se déclarent, il faut parfois intervenir et couper encore, dans le but d’assainir la parcelle et de gagner quelques jours pour la bonne organisation du ramassage. Les faces où le raisin exposé au couchant ayant connu quelques échaudages présentent des peaux fragiles, on peut y voir le jus perler.
C’est la fin !
Rarement un millésime n’aura demandé autant de soin et de précision dans la dégustation des baies et l’organisation de l’ordre de vendange. Chaque parcelle ayant sa particularité, nécessitant parfois une division en sous parcelle.
Finalement, on vendange vite et les tables de trie ont été, cette année, de véritables outils de travail. Les domaines sérieux rentrent de belles cuves, même si la matière première n’a pas la tenue et la fermeté d’un 2005, les fruits sont frais, le degré alcoolique assez soutenu, et les tanins de maturité très convenable, même si on reste dans un profil assez ferme.
Le choix de vinification sera le dernier paramètre, quantité et qualité d’extraction seront à corréler avec la fragilité de la matière, au cas par cas. Nous devons la qualité de ce millésime au caractère sec et chaud du printemps, ayant permis un arrêt de végétation net, ainsi qu’au dynamisme général des vignerons qui tiennent des vignobles ressemblant de plus en plus à des jardins.
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